Rencontre avec Hubert Lenoir

Dans le cadre des Nuits FEQ présentées par Bell

Nous sommes sur le côté de la scène. Hubert embrasse sa copine/gérante/âme sœur Noémie avant de s’élancer pour traverser, tête baissée, les quelques mètres qui le séparent de son micro.

Dans les blocs de départ, l’excitation est palpable, le fils de tout le monde et de personne trépigne. Ses cheveux noués en une vingtaine de petites tresses serrées se dressent comme un champ d’antennes prêtes à recevoir l’amour d’un public avide du sien. Depuis notre point de vue privilégié, nous les voyons : filles ou garçons, les visages barrés de sourires qui les éclairent plus encore que les projecteurs qui s’allument soudainement sur le groupe qui attendait dans la pénombre.

Puis ça part. Un mur de son. Presque une agression. Et en même temps, comme un courant qui passe, du haut voltage. Les musiciens et le chanteur viennent à tour de rôle frapper dans les cymbales de la batterie, le grondement monte comme une menace. Depuis l’endroit où je me trouve, ils me font penser à ce bout de film documentaire où Robert Charlebois, avant d’entrer en scène à Paris, commande à son groupe : « À soir on fait peur au monde. »

Sauf que le monde n’a pas peur, ici. Il en redemande.

« Je ne vois pas le spectacle comme une communion, me disait Hubert quelques heures plus tôt, dans l’enceinte de l’Impérial Bell. Pour moi, c’est une expérience visuelle et musicale pour le public. Je ne suis pas un entertainer, ça m’est arrivé que beaucoup de monde parte pendant un show. Ça ne me dérange pas, ça fait partie de mon… processus. »

Le fracas de cette introduction rompt avec le caractère bon enfant de Jérôme 50, qui le précédait sur scène. Ils partagent cependant quelque chose de plus profond qu’un décalage de décibels. Comme une envie de faire les choses autrement, de se soustraire à la masse pour se pointer là où on ne les attend pas. Curieusement, peut-être, parce que c’est ce qu’on attend d’eux : esprits rebelles, contradictoires, superbement diffus. L’humeur d’une époque en proie à la crise existentielle.

Pour Jérôme 50, la rupture avec l’ordre établi se fait dans la dérision. Le ridicule de la parade à laquelle nous participons tous s’exprime dans ses chansons comme dans son attitude débonnaire. (Pendant les tests de son, sa reprise de P.I.M.P. de 50 Cent a failli nous faire mourir de rire.) Son spectacle est en même temps une invitation à casser le moule de notre modèle de société obsédé par la réussite matérielle et une injonction à s’amuser, à rire, à prendre les choses avec le recul enfumé de ceux qui trônent au sommet de la «hiérarchill».

Même conversation avec Hubert Lenoir en après-midi : « La musique, c’est le truc auquel je crois le plus. C’est beau de faire un spectacle éclectique, que ça rejoigne autant de monde. L’autre soir, aux Foufs [Les Foufounes électriques, mythique bar montréalais], y avait des jeunes de genre 18 ans qui “slammaient” et “stage divaient” sur Cent-treizième rue, qui est une toune jazz. J’aime l’idée de tout décrisser, mais dans un contexte de musique organique. Sérieusement, la musique me surprend chaque jour. »

Et Hubert, lui aussi, désarçonne le public conformiste qui le voit à la télé et se demande dans quelle case il pourrait bien ranger l’inclassable bibitte pour enfin la comprendre. L’électron libre n’en a que faire, et s’agite plus encore lorsqu’on tente de lui apposer une étiquette.

« J’aime le punk. Ça fait partie de mes racines, et ça revient sur la scène quand on joue, même si Darlène n’est pas du tout dans ce genre musical là, explique-t-il. Je ne fais pas des spectacles pour faire plaisir à tout le monde. Un show, ça doit provoquer. Ça doit bousculer les choses en dedans de toi quand t’es dans l’auditoire. »

« Je ne pense pas que je fais du divertissement, continue-t-il posément. En fait, je ne vois pas pourquoi les artistes ne prennent pas plus souvent le risque d’avoir un impact sur l’ordre cosmique des choses. C’est l’fun être populaire, faire de l’argent. Mais tu peux pas juste recevoir, faut redonner. »

L’offrande arrive en tout début de spectacle. Fille de personne II, hit qui défie les genres, survient comme un cadeau de Noël avant l’heure. Tout explose. Déflagrations de guitares, corps de musiciens qui se tordent, se tendent, quittent les planches et reviennent s’y écraser pour mieux bondir et repartir en vrille. Hurlements de la foule. Batterie aux commandes de l’artillerie et saxophone qui sonne la charge. Les artistes du désordre savourent leur triomphe en se livrant, entiers, à un public qui à son tour redonne plus encore qu’il ne prend.

Et c’est magnifique.

- David Desjardins, Agence la flèche 


Voir la vidéo et écoutez le balado avec Jérôme 50
.